Affaire Plumey: «Comment a-t-on fabriqué la vérité juridique?»

Journal de Genève et gazette de Lausanne, 27.04.1995

Un an et demi après la condamnation d'André Plumey à sept ans de réclusion, son ancien avocat, Peter Zihlmann, publie un ouvrage, aux Editions Slatkine, dans lequel il tente de cerner l'action de la justice dans le cadre du règlement d'un cas concret de criminalité financière. Entretien.

Par Paul Coudret

Peter Zihlmann est avocat. Il a exercé cette profession pendant vingt-deux ans. Son apothéose a sans doute été la dizaine d'années pendant lesquelles il a eu à s'occuper d'André Plumey, le financier jurassien établi à Bâle, chef d'orchestre d'un des plus beaux scandales financiers des années 80 (voir en encadré). Délié de son secret professionnel, Peter Zihlmann n'a pas seulement voulu écrire l'histoire de l'affaire Plumey. Ce juriste de 56 ans, qui est aujourd'hui ombudsmann privé pour le compte d'une fondation bâloise, a voulu avec ce livre faire un «testament juridique» et sensibiliser le public à la manière dont la justice pénale est rendue en matière de délit économique. «Je me suis demandé, sur la base d'un cas concret, comment on fabrique la vérité juridique», a-t-il expliqué au Jeudi Economie.André Plumey (à gauche) et son avocat Peter Zihlmann, lors du procès à Bâle en 1993, Photo: Würtenberg/Keystone


«Plumey n'a pas volé son jugement»

A l'époque journaliste pour «Le Matin», Michael Wyler avait enquêté sur l'affaire Plumey. II a été notamment le seul rédacteur suisse à rencontrer le financier jurassien dans sa cellule à Rio de Janeiro avant qu'il ne soit extradé vers la Suisse. Nous lui avons demandé son opinion.

«Escroc ou victime? Les tribunaux ont tranché et il serait indécent de crier à l'injustice. Collaborateur à l'époque du quotidien « Le Matin», je m'étais plongé dans l'affaire Plumey dès les premières heures. J'avais eu l'occasion de rencontrer Frédéric Gerber, l'associé d'André Plumey à Denver au Colorado et de l'entendre me confirmer qu'il n'était pas «une oie blanche». Un «understatement» très britannique puisque Frédéric Gerber, chargé des investissements des sociétés d'André Plumey aux Etats-Unis, s'était généreusement servi avant de placer ce qu'il restait des millions provenant d'investisseurs trop crédules dans de vagues opérations pétrolières vouées à un échec certain.»

«J'avais ensuite pu rencontrer André Plumey dans sa prison à Rio de Janeiro. Vieilli, malade, au bout du rouleau, il ressemblait plus à un oiseau apeuré qu'à un roi de la haute-voltige financière et attendait impatiemment son extradion en Suisse. André Plumey se voyait bien sûr en victime. Arroseur arrosé, escroc escroqué, il répétait inlassablement que dès son retour, il ferait des «révélations» qui mettraient en cause tous ceux qui, dans la nébuleuse qui l'entourait, avaient abusé de lui: son ex-associé Frédéric Gerber, l'avocat bernois Mastronardi, la Société Fiduciaire Suisse à Berne, la Banque La Roche, un directeur général de la SBS à Bâle et bien d'autres encore. Le Plumey grand seigneur, roi de la jungle, de la finance et de l'ordre bidon de Saint-Michel n'était plus qu'une ombre, en jeans et en blouson.»

Certes, il reconnaissait avoir été généreux. « Peut-être même trop», m'avait-il précisé. Ce n'est pas sa générosité - avec l'argent des autres – qui l'avait perdu, mais sa cupidité et la propension étonnante qu'il avait à s'admirer. «Vous savez», me dit-il, agitant ses bras menottés, « j'étais parti de rien et j'avais créé un empire.» L'impression qu'il m'a laissée? Celle d'un vieux loubard dépassé par les événements. Dix ans après l'éclatement de l'affaire Plumey, je reste convaincu qu'au début de son activité, André Plumey croyait sincèrement qu'il pourrait réussir. Mais, au fur et à mesure qu'il constatait que ses placements de rêve se transformaient en cauchemar, il a allègrement transformé ses activités légales en opérations délictuelles, permettant à son entourage de puiser dans la caisse, tout comme il le faisait.»

«André Plumey a ruiné bien des gens et provoqué beaucoup de malheur autour de lui. Il en était conscient, même s'il continuait à croire que «cela aurait pu marcher». Alors, qu'il ne vienne pas aujourd'hui crier à l'injustice! Il y a des causes bien plus nobles à défendre, même si son avocat - qui semble se prendre pour Me Vergès veut nous faire croire le contraire. Et, je reste convaincu qu'une des rares choses qu'André Plumey n'ait pas volé est ce qui lui est arrivé lors de son jugement.»

Michael Wyler


Le scandale des 200 millions de l'affaire Plumey

Né le 6 décembre 1928, aujourd'hui retiré dans un quartier du Petit Bâle où il vit reclus et malade du coeur, le Jurassien André Plumey a fait la Une de la presse suisse pendant près d'une dizaine d'années. Après avoir exercé différents métiers, il «monte» à Bâle vers le milieu des années 70 et commence à y recruter des investisseurs pour des placements dans les affaires pétrolières américaines. En fait, il leur offre des participations dans des affaires de forage en promettant des rendements pouvant aller jusqu'à 30%. Jusqu'au début des années 80, les affaires iront plutôt bien: il fera officiellement quelques bénéfices et surtout, vivra sur un grand train. C'est à cette époque aussi qu'il monte un écheveau de sociétés financières, coiffées par André Plumey Finance SA, qui essaiment au Liechtenstein, aux Antilles néerlandaises et aux Etats-Unis.

L'attrait de rendements largement supérieurs à la moyenne, le charisme d'André Plumey, le fait qu'il ait utilisé un faux ordre de chevalerie dont il s'était déclaré Grand Maître four faciliter le recrutement d'investisseurs, tout cela va expliquer l'afflux d'investisseurs.

Au cours des six années qu'a duré l'instruction de cette affaire, le ministère public bâlois a pu en recenser 1100 originaires de Suisse, France, Belgique. Entre 1982 et 1985, ils ont investi 195,5 millions de francs dans les programmes américains d'André Plumey. En fait, plus de 50% de ces montants n'ont pas été placés et ont permis de rembourser le capital et les intérêts des premiers investisseurs.

Ce «principe de la boule de neige» est cependant brisé en octobre 1985 par le rapport alarmant d'une fiduciaire. En décembre suivant, André Plumey s'enfuit au Canada via Paris en laissant derrière lui 14 millions de francs sur ses comptes en banque. Après avoir essayé de remonter une affaire outre-Atlantique sous une autre identité, il est découvert et réussit en avril 1989 à fuir au grésil. II y sera finalement arrêté le I 6 juin suivant et extradé vers la Suisse le 3 juillet 1989. Incarcéré à la prison bâloise du Lohnhof; il sera par la suite libéré pour raison de santé. II est jugé à Bâle à l'automne 1993 et condamné le 23 décembre à sept ans de réclusion qu'il ne fera jamais. Parmi les investisseurs qu'il a trompés, plusieurs se suicideront...

P.Ct.

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